Le flou de « l’affaire Thélyson Orélien »
Voilà une « affaire » qui se termine (si c’est la fin de l’histoire) un peu en queue de poisson : l’auteur est rejeté par sa maison d’édition, qui ne confirme pourtant pas (du moins publiquement) que le roman a vraiment été écrit à l’IA. Parce qu’on s’entend que de trouver des « métadonnées IA » ou de « faire ses recherches avec l’IA » ne correspond pas vraiment à « écrire un roman avec l’IA ».
Quels sont les faits ? 1) Le livre a connu un succès phénoménal ; 2) une IA a jugé qu’il était écrit par une IA ; 3) la maison d’édition a trouvé des métadonnées d’IA dans les fichiers de l’auteur. Y a-t-il autre chose ?
Que peut-on en tirer ? D’abord, que la conclusion (plutôt floue) est à la mesure de la minceur de ces « faits ». Ensuite, que ce qui s’est passé, depuis qu’un compte anonyme a « balancé » l’utilisation de l’IA par l’auteur en appliquant un outil IA (apparemment fiable) pour détecter l’IA, apparaît moins intéressant que ce qui s’est déroulé avant.
Parce que les événements survenus avant soulèvent des questions beaucoup plus intrigantes que celles posées en boucle. Et je ne parle pas des plagiats, plutôt entre le dépôt de ce manuscrit chez un respectable éditeur québécois et la « balance » par le compte anonyme.
Résumons : une éditrice reçoit donc un manuscrit, s’enthousiasme, active les rouages pour avancer rapidement, prend contact avec d’autres éditeurs, une vingtaine, en de multiples langues d’ailleurs, et tout aussi positifs. La carrière de ce livre sera majeure et celle de son auteur aussi. On peut aussi penser que ces gens sont compétents et ne prennent pas de telles décisions pour rien.
À sa parution, ou même avant, des lecteurs, des auteurs, des jurys et des experts en littérature portent littéralement porté le livre aux nues, ce qui en fait, notamment en France, un succès de librairie de tout premier ordre. À telle enseigne que le livre se retrouve sur les listes d’une foule de prix, probablement bien placé pour en remporter un ou plusieurs. Impressionnant, non ?
Arrêt sur image : admettons que personne ne « balance » ensuite l’auteur et son ouvrage, et que l’histoire se poursuit comme elle a commencé, c’est-à-dire sur les chapeaux des roues. Un succès littéraire monstre, sûrement des palmes, une carrière internationale, des films, des séries télévisées, pourquoi pas. Et tout ce qui s'ensuit. Une réalité alternative (a posteriori) alors tout à fait plausible.
Pour ma part, ce que je trouve au fond le plus étonnant dans tout cela, c’est le jugement a priori porté sur le livre. Un jugement confondant d’unanimité, poussé par les experts les plus en vus, de dizaines, des centaines, agissant dans la plupart des rouages du monde littéraire.
Alors vraiment, de deux choses l’une : soit que le livre est à la hauteur de ce jugement, soit qu’il s’agit d’autre chose. Et chacune de ces hypothèses porte ses conséquences.
Si le livre est aussi bon (pourquoi ne le serait-il pas?) et si l’IA l’a « écrit » (ou du moins largement contribué à sa réalisation, ce qu’on ignore encore), on peut conclure que l’IA peut collaborer à écrire des œuvres remarquables (parce qu’il faut tout de même, j’imagine, une trame, une guidance, un scénario, que sais-je). Nous en serions rendus là, tout simplement.
L’alternative est plus embêtante : que tout ce monde se soit trompé d’un bout à l’autre. Il s’agirait alors… de quoi, d’une « erreur de jugement » ? Convenons que si tout le monde a autant erré, il ne peut y avoir qu’une explication extérieure à l'appréciation individuelle: qu’elle soit grandement influencée par le contexte, l’enthousiasme d’autrui, la pression sociale, le souhaite de participer à un moment fort, la nécessité de partager son avis éclairé, ce que vous voulez.
Il n’y aurait rien là de surprenant : une perception est une reconstruction, c’est ainsi que le cerveau fonctionne, je n’aurais donc pas de problème avec cette possibilité. Le « jugement » (je pourrais écrire : goût, opinion, etc.) est en effet bien moins « objectif » qu’on peut le penser, même provenant de gens très compétents.
Demeure une troisième hypothèse qui n’est pas éliminée par les faits exposés : l’auteur, véritablement doué, a écrit une œuvre forte, en s’appuyant sur de l’IA pour ses « recherches ». Cela qui rend les deux autres hypothèses inutiles, parce que l’IA n’aurait pas écrit le livre et que les experts ne se seraient pas trompés. La conséquence serait toutefois encore plus triste: une œuvre authentique et une brillante carrière littéraire jetées à terre d’un coup par… une simple IA, qui affirme que le travail est lié à une autre IA.
Remarquez, les trois hypothèses peuvent aussi être vraies en même temps, seul l’auteur connaît réellement la réponse et peut-être l’écrira-t-elle un jour. Pour ma part, j’aimerais bien savoir, mais ce n’est pas très important.
(Note : désolé, je n’ai pas lu le livre, mes livres à lire sont déjà trop nombreux sur ma table de chevet et dans ma liseuse, et je ne me prononce pas sur le plagiat... parce qu'il ne fait pas débat.)