Médecin plus longtemps = hôpital moins souvent
Une grande étude vient de paraître dans les Annals of Family Medicine : suivre longtemps la même clinique de première ligne serait associé à moins d’hospitalisations urgentes et à des coûts d’hôpital plus bas. Les chercheurs ont relié les dossiers de plus de 100 000 adultes des Pays-Bas à leurs admissions et à leurs factures.
Les chiffres sont parlants. Comparés aux gens inscrits depuis cinq ans ou moins, ceux qui l’étaient depuis plus longtemps avaient de 9 à 21 % moins de risque d’être hospitalisés d’urgence, et des coûts hospitaliers de 17 à 28 % plus bas, soit jusqu’à près de 40 % dans un groupe. Des écarts comparables à d’autres facteurs majeurs qu’on suit couramment en médecine.
Pourquoi une relation qui s’étend dans la durée protégerait-elle autant ? Sans doute parce qu’un soignant qui vous suit depuis des années accumule une sorte de mémoire clinique : il repère plus vite ce qui cloche, s’épargne des examens inutiles, ajuste mieux les médicaments, assure de manière plus conséquente le suivi. C’est ce qu’on appelle la continuité relationnelle, soit le fait de revoir le ou les mêmes soignants dans le temps.
Et à qui ce lien durable profite-t-il le plus ? Sans doute aux personnes âgées, ce qui tombe sous le sens, et à celles qui cumulent plusieurs maladies chroniques et aux plus vulnérables, donc précisément celles qui se retrouvent le plus souvent à l’hôpital et que la fragmentation des soins pénalise davantage. Ce sont elles qui ont le plus besoin d’un soignant qui connaît leur histoire.
Qu’en est-il des infirmières praticiennes spécialisées (les IPS), qui prennent en charge de plus en plus de patients ? Les données les plus solides sur la continuité portent surtout sur les médecins, mais ce qu’on observe est encourageant, parce que là où les IPS ont plus d’autonomie, on note moins de réadmissions et de visites à l’urgence pour les maladies chroniques.
Cela dit, comme souvent, il s'agit d'une étude observationnelle, qui montre un lien, mais pas une preuve de cause. Et notez ce détail qui fait réfléchir : dans cette étude, c’est la durée de la relation avec la clinique qui compte, et non le fait de toujours voir le même médecin en particulier. Par ailleurs, les patients plus malades changent parfois plus souvent de médecin, ce qui peut brouiller le portrait. Enfin, dans le système néerlandais, le médecin de famille est souvent un passage obligé vers l’hôpital, ce qui ne ressemble pas tellement au nôtre.
Maintenant, vous le savez mieux que moi, ce lien manque encore au Québec à bien du monde. Encore trop de gens ne sont inscrits ni auprès d’un médecin de famille ni auprès d’une IPS. Deux documents récents éclairent la suite des choses chez nous. Le rapport d’experts de 2025 recommandait justement de maintenir cette inscription à un médecin ou à une IPS comme assise de l’accès. La nouvelle Politique gouvernementale sur la première ligne, publiée en 2026, déplace pour sa part l’ancrage : la première ligne « ne repose plus sur le modèle traditionnel d’un patient rattaché à un médecin », mais sur une équipe et un « répondant principal », avec une couverture pour tous, inscrit ou non. Est-ce un recul ? Pas forcément. L’étude néerlandaise le suggère d’ailleurs elle-même : ce qui protège, c’est la relation qui dure, pas le fait qu’elle passe par un seul médecin. Une équipe stable peut donc offrir cette continuité, à condition… d’être vraiment stable, et non simplement une porte d’entrée où l’on croise chaque fois un visage nouveau, sans prise en charge réelle. Le vrai risque serait de troquer la continuité contre un simple accès rapide.
On le sait, beaucoup d’autres données le montrent, une première ligne forte n’est pas un luxe dans une société ou pour une personne. C’est ce qui, en amont, garde les gens hors de l’hôpital et leur assure une meilleure santé. Sauf qu’on l’a trop souvent traitée comme le parent pauvre du système, même si c’est une des clefs d’un système de santé… en santé.
*Pour qui souhaite en lire davantage, les références sont dans le premier commentaire. Ce texte constitue de l’information générale et ne représente pas un avis médical. Toujours en référer à votre équipe traitante.
Références
- te Winkel MT, Uijen AA, Lissenberg-Witte BI, et coll. Association of General Practice Continuity With Hospital Admissions and Costs: A Retrospective Study. Annals of Family Medicine 2026;24(4):321-328. doi.org →
- Politique gouvernementale sur les soins et services de première ligne — Innover pour mieux répondre aux besoins des personnes et des communautés. Gouvernement du Québec, 2026. publications.msss.gouv.qc.ca →
- Boulanger É, Breton M, Groulx A, et coll. Soutenir l’élaboration d’une première politique gouvernementale de soins et services de première ligne au Québec. Unité de soutien SSA Québec, 31 mars 2025. cdn-contenu.quebec.ca →
- Barker I, Steventon A, Deeny SR. Association between continuity of care in general practice and hospital admissions for ambulatory care sensitive conditions: cross sectional study of routinely collected, person level data. BMJ 2017;356:j84. doi.org →
- Impact of Nurse Practitioner Full Practice Authority on Chronic Condition-Related Readmissions and Emergency Department Visits. Medical Care, 2025. doi.org →